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  • Benoit Poillon

Cargèse n'oublie jamais

Entre faits historiques et fiction, Isabelle Chaumard nous emmène pour un séjour à Cargèse, petit village de Corse. Comme beaucoup de roman noir, cette histoire ressemble à un feuilleton de l'été. Pourtant, le discours et le contexte historique font de ce récit un pamphlet sur la mémoire.


D'abord parce que tout commence (ou presque) par un Alzheimer. Cette maladie dont souffre la mère de Clio, personnage principal de l'histoire, est en lien direct avec la mémoire. Sauf qu'ici, elle permet à sa victime de retrouver des évènements de son passé. Un peu comme si, parmi ses déambulations, la mémoire retrouvait des fracas d'un passé enfoui. Sur la piste de ses origines, Clio va donc se retrouver au milieu d'une guerre des familles, au centre duquel trône un immense secret. Je n'en dirai pas plus afin de ne pas gâcher l'effet de surprise de ce climax et parce qu'au-delà de l'intrigue, c'est surtout le fond qui m'importe.





"Comment savoir par où chercher la lumière quand on a poussé dans l'obscurité. Le noir, ça rend aveugle."







Car l'autrice nous emmène dans un décor qui transpire le secret. Avouez qu'on a tendance à tomber dans le cliché du corse enraciné dans son histoire lorsqu'on évoque cette île. Et ça ne manque pas ! En enchaînant les thèmes comme la quête de la vérité, les secrets de famille, la mémoire ou l'identité, Isabelle Chaumard soulève de nombreuses questions. Parmi les plus importantes: comment construire son individualité lorsqu'on ignore ses origines? Et c'est là, selon moi, toute la force de ce roman. Tout y est prétexte au souvenir: les photos, la musique, la nature, les pierres, les personnes. Tout y est émotion, sens et familiarité.


"Une maison ne parle pas", fait-elle dire à son personnage. Pourtant, lorsqu'on travaille la mémoire, que ce soit avec des malades d'Alzheimer ou lors de rencontres biographiques, on utilise souvent les repères spatiaux pour stimuler la mémoire. Le fait d'emmener une personne dans un endroit qu'elle a fréquenté fait naître des émotions et des images qu'elle avait enfouies, volontairement ou non, dans les abysses de sa mémoire. Il en va de même avec l'art en général. Beaucoup d'art-thérapeutes travaillent avec ce matériau pour créer des émotions chez leurs patients.


Dans sa quête d'identité, Clio va se heurter à la vérité. Aussi, ayant toujours vécu dans le mensonge, ce saut dans le vide l'effraie, comme une menace qui viendrait tout chambouler. Et l'endroit où elle la cherche n'est pas le plus éloquent qui soit. Dans ce lieu, où les étrangers sont vus d'un oeil prudent, elle va croiser des personnages et des thèmes qui, à bien y regarder, vont s'opposer : l'antiquaire contre le gendarme. L'avocat contre le notaire. L'homme contre la femme. La jeunesse contre la vieillesse. Le mensonge contre la vérité. On peut noter d'ailleurs que c'est par la presse que Clio va tenter le tout pour le tout. Comme si ce média, de par son histoire et ses valeurs, détenait la seule vérité.


Le cheminement par lequel Clio va devoir passer est presque aussi important que le but à atteindre. Le chemin compte parfois autant que la destination. Ici, c'est par elle-même qu'elle va devoir trouver les réponses. Autrement, les vérités sont "comme les définitions des dictionnaires. Limpides, mais muettes". Et le Grand Secret, le "Mistiko" comme il est présenté dans le roman, va éclore à partir du moment où Clio va s'ouvrir à la vérité. Elle renonce aux mensonges et livre enfin tout ce que contient son coeur. Cet élément du folklore, métaphore du secret que toute famille dissimule, libère le passé pour bâtir l'avenir. Cette liberté est intimement liée à la vérité. Sans elle, nul ne saurait véritablement qui il est, ni comment être heureux. Le mensonge et le secret sont comme des fers qui enferment et qui maintiennent les identités dans des masques aussi sombres que labyrinthiques.


Enfin, un mot sur le décor. Car Cargèse sert ici de prisme qui va révéler à Clio tous ses mensonges et le poids qu'ils représentent sur ses épaules, à la veille d'un nouveau cycle de vie. En véritable personnage, c'est cette petite cité corse qui fait figure de star. À la fois énigmatique, remplie d'histoires et aussi belle que dangereuse. Par son lien étroit avec la Grèce, Cargèse révèle ses secrets en même temps que ceux de Clio, se libérant ainsi du courroux du secret.




"La nature écrase les hommes dans leurs obstinations, mais elle enseigne aux femmes leurs délivrances"




Grâce à cette liberté que révèle la vérité, les générations passées reposent en paix et les générations futures peuvent se reconstruire. Car, il n'y pas de secret qui ne saurait être partagé. C'est même là l'essence d'un secret. Sans cette transmission, le secret disparaît dans l'oubli et cesse tout simplement d'exister.



Cargèse n'oublie jamais, de Isabelle Chaumard aux éditions Le mot et le reste, est disponible en broché et en kindle sur Amazon ou directement sur le site de l'éditeur

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