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  • Benoit Poillon

L'emprise du Crabe

Il y a des histoires difficiles à résumer. Je suis ressorti de la lecture de L'emprise du Crabe avec l'impression de ne pas savoir ce que je venais de lire. Isabelle Gottot nous donne à connaître le récit de son frère, Xavier, atteint de paranoïa et vivant une vie aventureuse qui, en d'autres circonstances, pourraient être si divertissante.


L'histoire commence par un portrait de Xavier, né en juillet sous le signe du cancer. Le crabe, dont il tire le symbole, deviendra sa signature, comme une seconde identité. Durant des années, Isabelle apprend à gérer ses folies, sans véritablement pouvoir les nommer réellement. Il faut dire que les moeurs de l'époque n'étaient pas aussi ouvertes qu'aujourd'hui. Et nous savons très bien qu'aujourd'hui encore, elles sont loin d'être parfaites. Avec patience, amour et détermination, elle l'accompagne dans ses frasques qui le mènent au bout du monde. Elle est témoin, spectatrice involontaire de ses voyages et de ses idées de grandeurs.





"Tout ce temps passé, contre l'avis de beaucoup, à ne pas lâcher Xavier envers et contre tout. Au-delà même de son emprise.





"




Pendant des années, elle mène une bataille sur tous les fronts. D'abord contre les humeurs de Xavier, qui le mettent en danger, lui et son entourage. Contre l'administration ensuite qui refuse de reconnaître son état et qui montre les vides juridiques de notre société. Contre les instances de santé enfin, qui, vieillissantes, préfèrent se laver les mains plutôt que d'intervenir. Loin de baisser les bras, l'autrice s'accroche et fait de ce combat son quotidien.


Durant la lecture, on a d'abord tendance à penser qu'elle est la victime de ce crabe, qu'elle est sous son emprise totale et qu'elle ne parvient pas à s'en défaire. Pourtant, elle aurait eu mille occasions d'abandonner et de se consacrer à sa propre existence. Mais elle reste à ses côtés. Parce que comme nous, elle comprend que Xavier est la première victime de cette emprise. Que sa folie n'est rien d'autre qu'une maladie, tellement méconnue et méprisée, que nul ne la voit. Le récit, vraiment détaché émotionnellement de la réalité, enchaîne les preuves, les documents, les courriers montrant les démarches qu'elle a dû entreprendre pour protéger son frère. Mais on sent, vers la fin de l'histoire, tout l'amour et la tendresse qu'elle lui porte, par delà les comportements dont il souffre.


"Des rêves inassouvis de Xavier, de ses utopies, de la vacuité de ses projets ou de ses mensonges virtuels, j'ai ressenti le besoin d'écrire, de témoigner. Plus qu'une reconnaissance, c'est une mise en lumière de son existence."


L'objet de ce livre ne réside pas tant dans les émotions de l'autrice. Mais plutôt dans le témoignage factuel d'une vie à combattre une maladie invisible et sournoise. L'emprise du Crabe est un livre précieux pour toutes les personnes qui sont confrontées à cette situation. Mais aussi au personnel médical qui s'intéresse aux maladies invisibles et si ignorées par nos sociétés. La folie n'existe pas. C'est un mot catégorisant, stigmatisant, servant à nommer une maladie qu'on refuse de comprendre, faute de temps, d'envie et de moyen, mais qui touche pourtant tout l'entourage du malade, obligé d'intervenir, faute d'aide extérieure. Cette "folie" nommée n'est rien d'autre que la "normalité" pour les personnes qui en souffrent. Et dans le fond, qui sommes-nous pour dicter aux autres le véritable sens du mot "normal" ?


L'emprise du crabe est disponible en format broché sur thebookedition.com

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