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  • Benoit Poillon

Le silence de la mémoire

On croit parfois qu'il s'agit de raconter ce qu'on vit, ce qu'on a vécu et ce qu'on vivra pour que la mémoire et les souvenirs soient saufs. Pourtant, l'Histoire nous enseigne que le silence est parfois une trace de cette mémoire, cachée entre les lignes.



Prenons l'exemple du silence épidémique constaté lors de la peste noire de 1347. Les historiens n'ont absolument aucun moyen de connecter les décès de la population puisqu'à cette époque, il n'y avait pas de moyen de communication. Les communes, les régions, les pays font face à des milliers de morts sans réellement comprendre l'ampleur de l'Histoire qui s'écrit sous leurs yeux. Ainsi donc, les registres ne font pas état des morts ni même de la peste. L'Histoire s'écrit en même temps que la maladie emporte les populations.




"Les hommes font l'histoire mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font." Raymond Aron



Ce n'est qu'en constatant des blancs dans les registres que les historiens parviennent à leurs conclusions. En cinq ans, ce sont près de 40 millions de morts, soit près d'un tiers de la population mondiale qui disparait. Appelé d'abord "grande mortalité" ou "mort noire", cet évènement est la plus grande catastrophe du Moyen-Age. Et on le déduit grâce à des indices signalant le passage de la peste sans jamais la nommer : le prix des cierges augmente, les chantiers se mettent en pause, le parchemin et les charges de notaires se multiplient etc. Et lorsque l'historien traque les indices pour parvenir à évaluer l'évènement, il se confronte à un indice particulièrement éloquent : le silence ! Car dans les archives communales, le silence est annonciateur d'un grand trouble. Un long silence de plusieurs années, lourd de sens. Comme si le temps s'était arrêté. Comme si le monde avait cessé de tourné. Et sans l'ombre d'un doute, recouper les silences présents aux mêmes dates, dans des registres différents, amène à la conclusion d'une pandémie mondiale. Un vide dans les registres entre deux entrées, une encre et une écriture différente, des dates espacées et voici l'historien face à la peste noire.


La mémoire est trace, emprunte, laissé dans le sable. Mais elle est aussi vide et silence. Elle devient alors plus lourde à porter et à traquer. Le travail de la mémoire n'est pas seulement d'écouter les récits, c'est aussi entendre les silences. Chaque indice compte. Ne dit-on pas : la parole est d'argent, le silence est d'or ?

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